les poèmes
19 февраля 2022 г., 00:18
Le soleil ardent faisait luire une prairie immense, révélant à ce grand monde chaque petite fleur, chaque petit brin d’herbe, chaque petite sauterelle. Des myriades de pâquerettes étaient richement étalées sur l’herbe verte comme une couverture en velours bigarrée et entre leurs tiges lisses se voyaient des toiles d'araignée faibles.
Arsène ressentait doucement cette couverture sous son dos. Il remonta ses yeux vers le ciel bleu saphir sans un seul nuage mais il ne vit que les cheveux blonds bouclés, tombant presque sur son front. Antoine était allongé sur lui et fermait la vue du ciel avec son corps trop long et trop maigre. Toutes les deux chemises blanches étaient déboutonnées et les deux corps se touchaient par la peau, brûlant de l’air d’été chaud, de l’excitation croissante ou du sang vif courant dans les veines jeunes.
« T’as de beaux yeux, dit Antoine tout bas et sa voix se fondit dans le bruissement des feuilles et des herbes. Bleus, comme le ciel. » Il se tourna vers le véritable ciel comme s’il voulait confirmer son hypothèse et, après l’avoir confirmé, il continua à contempler le visage souriant d’Arsène couché sous lui.
« Et les tiens sont comme les fleurs de prairie. » Arsène écarta du bout de ses doigts la mèche très douce du front d’Antoine.
« Mes yeux sont colorés?! »
Arsène rit: « Mais t’es un grand bêta! »
Le sourire d’Antoine, tout moqueur et tout charmant, provoqua le bouquet de frissons délicieux dans ses mains, son dos et sa poitrine nue. Arsène se leva un peu afin que ses lèvres, tout aussi ardentes, touchassent les lèvres en face. Et les mains maladroites, glissant sur ses côtes, firent trembler son corps du plaisir et firent tendre chaque muscle du bas-ventre.
Antoine s’éloigna pour reprendre son souffle, se pencha encore plus bas vers Arsène, murmura dans son oreille: « Je t’aime. »
Le soleil était brillant, le ciel était clair, l’air était chaud et fluide comme le miel, les yeux d’Antoine étaient envoûtants, les fleurs étaient odorantes et eux, ils étaient amoureux à la folie.
La pluie grise tambourine sur la fenêtre en bois, de laquelle on voit vaguement des enseignes sales des magasins et des tuiles foncées des toits bruns. Une petite rue sombre se cache derrière le brouillard perpétuel de Paris et le bruit étouffé s’entend de là-bas.
Arsène est assis devant son secrétaire qui est plein de différents livres, notes et lettres, prêt à craquer sous cette oppression papier. Il tient un livre ouvert dans ses mains mais ses tentatives de le lire sont complètement vaines: toutes les lettres flottent devant ses yeux, construisant de nouveaux mots effrayants et plutôt insensés. Il jète un coup d’œil sur son lit où un autre garçon, dont il n’a pas retenu le nom, est étendu complètement nu sur un drap blanc.
Sur le secrétaire il y a des feuilles de papier sur lesquelles des phrases sont soigneusement tracées avec de l’encre bleu foncé dans des colonnes verticales. Arsène, restant toujours immobile, examine cette pile des feuilles écrites par son propre main et son regard s’arrête sur la lettre « A » en haut de chaque colonne griffonnée plus minutieusement que toutes les autres lettres.
Oui. Il lui écrit toujours des poèmes.
« Et qu’est-ce que c’est? » demanda Antoine en pelotant dans ses mains une feuille pliée quatre fois.
« Ouvre-le, répondit Arsène avec un sourire. C’est un cadeau. »
Ils étaient dans leur chalet au bord de la mer, inondé par le soleil, et la brise, soufflant de la fenêtre ouverte, flottait légèrement leurs cheveux. Il faisait chaud. Ils étaient assis sur le sol et leurs genoux nus se touchaient.
Antoine parcourut des yeux la feuille de papier pleine de jolies lettres calligraphiques. Il leva son regard étonnant vers Arsène et chuchota: « C’est un… poème… »
« Bah ouais, ça ne te plaît pas?.. »
« Mais si! C’est juste… un peu inattendu… et je n’ai jamais reçu de… poèmes… »
Il le relut encore quelques fois, incapable de s’arrêter, en tiraillant de ses doigts les bords minces de la feuille.
Arsène le contemplait souriant tendrement et enfin, prononça: « J’ai écrit quelques d’autres mais j’vais te les donner… plus tard. J’ai une idée! Je vais te donner un poème chaque jour. » En disant cela, ses mains s’approchainent progressivement vers Antoine et tripotaient sa hanche avec une force douce et persévérante à la fois.
Antoine respira plus difficilement. « Et quand il n’y aura plus de poèmes? Alors quoi? »
Arsène avança sa main plus haut sur la cuisse, en soulevant le tissu du short. « Alors, je vais écrire un nouveau poème par jour. »
Et il continue à tenir cette promesse. Pas chaque jour, bien sûr, mais le bureau est plein de ses poèmes. Sauf que désormais personne ne les lit.
Arsène pousse un soupir, ferme ce pauvre livre et le met de côté. Il fixe des milliers de poèmes sur le secrétaire. C’est presque insupportable.
Tous ces souvenirs. Ils sont permanents et insupportables. Les souvenirs de la prairie ensoleillée qui est devenue leur endroit privé, l'abri de leur amour naissant. Les souvenirs de leur chalet au bord de la mer qu’ils ont loué après la fac. Là-bas, dans le Midi tout semblait plus simple et le volettement enthousiaste des papillons dans le ventre ne s’est jamais arrêté. Les souvenirs des lèvres brûlantes, dévorantes, des effleurements parfois caressants, parfois passionnés, de sa voix et de ses yeux verts. Les souvenirs des moments où il lisait ces poèmes fichus, quand il se réjouissait comme un enfant.
Permanents. Insupportables.
La nuit vient trop tôt, dévorant toute la lumière en une seconde et couvrant la chambre avec son obscurité. Arsène allume une bougie près de la fenêtre et la flamme agissant se reflète dans le verre.
« Sur la table brûlait la mèche
D’une bougie. »
Permanents. Insupportables.
« Mais… je comprend pas. Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi? » Arsène ne reconnut pas sa voix tremblante.
Antoine se tenait debout dans la baie de la porte d’entrée de leur chalet au bord de la mer. Il tenait sa valise brune dans ses mains. Il ne cachait pas son regard, chacun de ses mouvements était déterminé et prémédité.
« Tu peux rester… »
Les derniers mots d’Antoine le blessèrent aussi: « Je peux pas rester. J’vais être honnête jusqu’à la fin avec toi, Arsène. Je veux pas rester. J’suis désolé. »
Une voix endormie le fait tressaillir: « Puis-je rester cette nuit? »
Arsène relève la tête et fixe son invité. Il déteste presque ses cheveux blonds bouclés, son corps long et maigre, son regard moqueur et un peu insolent. Il le haïe. Arsène le haïe parce qu’il ressemble tant à lui. Arsène se haïe parce qu’il ressemble tant à lui.
Un silence pénible.
« Non. »